mardi 31 mars 2009

Les Kinés #1

« Ce qui est terrible quand on vieillit, c’est qu’on reste jeune. » Oscar Wilde.
Juliette
Les rhumatismes ? Connaissais pas.
Mais quand des douleurs sournoises ont investi bras et nuque au point de briser mes nuits j’ai consulté.
La rhumatologue, jeune Malgache aux doigts longs et fins, m’a rassurée : bien de la chance que ça vous arrive si tard…
Elle m’a piquée le cou, des images de mygales traversaient mon écran frontal.
« En attendant je vous donne quinze séances de kiné. Mais vous savez ce n’est pas un traitement curatif, ce n’est qu’un soin des symptômes. »
Ouais, en attendant les soins palliatifs ! Quand on devient vieux on peut être sûr que par malchance, ça va durer.
J’ai pris rendez-vous chez la kiné du bourg voisin : Juliette. Fortiche, au courant des dernières nouveautés. Ce qui est bien en général avec les kinés c’est qu’on peut se livrer en leur compagnie à une thérapie remboursée par la Sécu. Pendant que la praticienne vous étire, vous malaxe, vous pinçotte, vous gnognotte, vous ramolotte, elle vous parle et vous lui parlez, d’abord par politesse. Puis comme vous aimez les mêmes livres et les mêmes films et que vos petits-enfants ont l’âge de ses enfants, vous en arrivez à échanger des points de vue et des sentiments intergénérationnels. C’est quelque chose d’entendre que la mère de la kiné, que sa grand-mère même, pensent comme vous. Exactement comme vous. Personnellement ça ne me rassure pas d’être formatée à ce point mais Juliette, ça l’attendrit et j’ai droit à une caresse entre deux étirements. Toujours ça de pris. Qui ferait du mal à sa grand-mère ? Quant à sa mère, la réponse reste ouverte.
Nous avancions pas à pas dans la connaissance de nos réciproques environnements quand est apparu le mari de la Kiné, non pas dans l’embrasure de la porte de la salle des délices mais sur les lèvres bien ourlées de son épouse. « Il a des doigts de magicien, Virgile. L’as du massage thaï… ». Ses mains quittèrent quelques secondes mon épaule gauche comme si elle se passait un film très personnel.
Bon sang, il y avait encore des gens capables d’appeler leur fiston Virgile au lieu de Kevin ou… J’ai la flemme d’aller consulter mon Télé Sept Jours.
Un masseur romain et poète…
De séance en séance j’en appris un peu plus sur les capacités, talents et compétences de Virgile, le masseur thaïlandais prodigieux
Certes, Juliette, avait du savoir-faire. A la cinquième séance je ne souffrais déjà plus de mes cervicales. Mais je crois que ce qui me soignait le mieux c’étaient les descriptions du fameux Virgile coulant de la bouche bien ourlée de son épouse vers mon cou en processus inexorable de flétrissement.
Et Virgile était maître de Kwen Khi Doo (art martial plutôt hard) ! Et Virgilinounais aussi commettait des textes (c’est bien la moindre des choses) ! Et Virgilamour, les femmes en étaient folles. « Ah ! Il est si beau, le visage coupé à la serpe et le nez fort comme celui de Lambert Wilson. »
J’adore Lambert Wilson son nez fort et ses yeux doux.
« Et il chante aussi mon Virgile ! »
- Rendez- vous , la semaine prochaine.
Marie Treize

lundi 30 mars 2009

"Welcome"

C’est ce qui est écrit sur le paillasson du voisin qui va dénoncer Vincent Lindon. Nous venons de découvrir que c’est un délit d’avoir de la compassion pour d’autres hommes. Pourtant la France affichait " fraternité" à ses frontons républicains. En ces temps de sarkose, les bornes n’existent pas pour les riches dont le fric est planqué ailleurs. Les frontières sont barbelées pour les plus malheureux qui passent chez nous et essaient de se faire oublier. Le film de Lioret remet sur le devant de la scène un problème majeur qui se pose à l’humanité. Rocard avait été abrégé dans son expression : « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » mais j’avais adhéré - lâchement - à cette maxime qu’un garant de notre morale avait apporté face à des postures généreuses certes mais qui risquaient de se retourner contre les plus faibles. Besson, lui n’est pas Rocard, il incarne sans vergogne la figure contemporaine du traître. Il fait remonter les indignations, renforce ceux qui ont depuis toujours la fraternité au corps. Ce film est utile, sans schéma simpliste. Le personnage du maître nageur ne se paye pas de mots et le jeune kurde a des airs de Patrick Bruel. Aligner des longueurs de bassin vous prépare à avoir une idée de l’infini, à tenter l’impossible. Et dire une fois encore que pour un maillot, un dribble du côté de Manchester, des vies se rêvent, s’épuisent, pour une fille aussi. A bout de souffle. A certaines séances, le public applaudit.

dimanche 29 mars 2009

Delerm, le fils.

Faudra pas qu’il se plaigne, le Vincent, que l’on cause à chaque fois de son papa Philippe, parce sur le terrain de la nostalgie qu’il emprunte à son tour, on sait faire aussi du côté des quinqua;on est même des cadors. Fanny Ardant ce ne serait pas l’univers des papas ? De sieste assassinée en petits plaisirs pour les grands et les petits, j’ai aimé l’univers paisible et provincial de l’écrivain de mon age. Les clins d’œil du fils, les marqueurs d’époque du chanteur traversent les générations et nous arrangent, nous parlent à nous les babys boomers insatiables, toujours « dans le vent » pour user d’une expression surannée. Nous avons annexé la génération Zatopek, mais Wayne Rooney nous évitons de le tâcler. Alors quand le petit fait oublier ses intonations nasillardes, nous pouvons goûter sur des mélodies souvent aguichantes:
« Et avant-hier
J'ai trouvé l'argument
Qui l'a calmée, sévère
Un tacle de Patrick Vieira
N'est pas une truite en chocolat
Une tente Quechua sur le canal
Un quatre étoiles
Un dirigeant d' la LCR
N'est pas un mono d' sports d'hiver »

Oui, c’est connoté, mais nous avons besoin de ces connivences, et j’apprécie aussi la petite surprise de trouver un photographe en chanson, « Martin Parr »repris en leitmotiv par un choeur féminin.
« Casino désert
Martin Parr
Vert fluo, dessert
Martin Parr
Cheveux bleus, grand-mère
Martin Parr
Vieillir quelque part »

Et d’ailleurs : « Souvent, le cœur des volleyeuses bat plus fort pour les volleyeurs »
et c’est ben vrai !

samedi 28 mars 2009

Monnaie d’échange

Je viens d’acheter d’élégantes baguettes en fer qui servaient en Sierra Léone chez les Kissis à payer par exemple du tabac , elles constituaient la monnaie avant les pièces de la colonisation.
En 1918, un bouquet contenant 20 ou 30 liasses de 20 pièces de Kissi penny permettait de payer une vache, il fallait le double pour une femme.
Quand cette monnaie serpent se casse, l’âme s'en échappe et les morceaux n'ont plus de valeur, seul le forgeron (aussi sorcier de la tribu) a le pouvoir de faire réintégrer l'âme en forgeant les deux morceaux.
En décrivant le détournement par l’esthétique d’objets d’usage très souvent chargés de spiritualité, est ce que je m’exonère du cynisme de l’homme blanc, est ce que j’entre dans la marchandisation du monde ?
Nous retrouvons dans les boutiques d’art africain, les verroteries qui servirent pour le commerce du temps des esclaves. Et quand dans une brocante dauphinoise je marchande un album amoureusement constitué par un enfant des années 50, pour quelques sous, je me paye une tranche de mémoire. C’est le charme ambigu de ces marchés du temps.
Si la vente ostentatoire des objets Saint Laurent par Bergé m’a parue assez indécente dans ces temps ou valsent les milliards, la mise à l’encan des pauvres lunettes de Gandhi qui fut aussi le symbole du détachement m’a parue obscène. Mais j’avais acheté à Pékin une paire de lorgnons que je trouvais très mandarin de bande dessinée. Elles avaient peut être été portées par un lettré qui fut pourchassé pendant la révolution culturelle, cet accessoire désignait l’intellectuel à combattre.

vendredi 27 mars 2009

Noir. Baru.

Après des B.D. consacrées à sa Lorraine natale où mobylettes et bières sortaient tout juste d’un cœur d’acier avec mémoire ouvrière et culture rital, cette fois le dessinateur Baru affiche « Noir ».
Un président omniprésent est encore là sur les écrans dans la décennie qui s’annonce, et dans les banlieues, c’est le pire du cauchemar sécuritaire. Les jeunes qui se déchirent ont toujours l’air de tomber au ralenti et la musique est absente sur les dalles des cités.
« Arrête de pleurer et prépare toi à courir, vite ! »
La troisième nouvelle dessinée offre une image d’espoir mais rappelle que l’aveuglement religieux en Irlande traverse aussi les disciples d’une foi voisine.

jeudi 26 mars 2009

Edward Munch

Prononcer Munk, mais ça risque de faire snob comme Bar (Bach)
En tous cas peut être le peintre le plus évident pour moi, où la douleur s’exprime sous des volutes élégantes.
Christian Loubet, le conférencier disert, ayant rencontré récemment Boris Cyrulnick, a tenu à clore la projection des oeuvres du norvégien par une toile ensoleillée pour illustrer en quelque sorte le thème de la résilience. Ce tableau au rayonnement naïf me plait beaucoup moins que des toiles plus sombres. Pas plus que je ne vois là une sortie miraculeuse d’une dépression qui travailla l'orphelin toute sa vie, je ne saisis pas de désespérance absolue dans la peinture des baisers qui me semblent souvent sensuels. Sa façon de travailler a sans doute été influencée par sa technique de graveur, et ses séries inaugurent-elles un genre systématisé par Warhol ?

mercredi 25 mars 2009

Maître disparu. Faire classe # 26

Le mot « instituteur », « celui qui institue », a bien disparu sans un mot.
J’avais milité pour le corps unique, j’aurais pu être content de devenir professeur. A compter toutes les heures, et les points retraites, nous avons émoussé aussi ce qui fondait la valeur d’un métier de prestige. Le désintéressement, la conscience professionnelle s’indemnisent et se perdent.
« Etre et avoir », le film chaleureux de Philibert m’avait permis de réviser sur l’écran, ma chance d’exercer ce métier! Il nous montrait une nature belle et rude, des enfants poignants et drôles, l’instit,pas idéalisé, pas infaillible, avec un amour qui aide à grandir, hors des baratins. Oui l’école génère des rapports humains vrais... forcément, terriblement, humains, loin des galéjades à la Gérard Klein ou des vitres froides des « w » qui slachent. Et puis l’instit’ du film s’est mis à vouloir plus d’avoir : déception.
Dernière trouvaille qui dure depuis des décennies: « il faut des professeurs expérimentés dans les zones difficiles ».
Ces paroles d’un bon sens de façade sont contredites par un travail de sape qui décourage bien des bonnes volontés. Les théories d’IUFM jadis bien notées par les offices cathodiques se sont retrouvées bien chétives car elles n'ont pas osé se confronter à l’expérience ramenée à des « recettes ». Entre la parole à donner aux enfants de l’après-guerre et celle monopolisée par le petit roi impérieux des années 80 : un brouhaha a succédé à un excès de silence. Les remèdes de Darcos contre les IUFM sont pires que le mal qu’il dénonce, mais n’empèche, les organismes de formation se sont coupés des praticiens. En effet, même si j’ai peine à croire de telles grossièretés : des formateurs déconseillaient aux jeunes sortants de fréquenter les ringards qui continuent à travailler auprès des enfants, ceux qui n’ont pas intégré le vocabulaire des entreprises et ne se soucient point de plan de carrière.
« Tu n’as jamais eu d’ambition ?
- Oh mais si ! dit –il, j’en ai eu ! Et je crois que j’ai bien réussi ! Pense qu’en vingt ans mon prédécesseur a vu guillotiner six de ses élèves. Moi, en quarante ans, je n’en ai eu que deux, et un gracié de justesse. Ca valait la peine de rester là. »
M. Pagnol
Maître : aujourd’hui seuls les notaires se prévalent de ce titre et le dernier artiste à solliciter la particule devait porter la Lavallière. Mes élèves me désignaient par ce terme et Yacine avait même ajouté un jour de classe de mer où je jouais au shérif auprès de jeunes parisiens : « le maître, c’est le boss ! ». Moi de bomber le torse, intérieurement, l’espère je. Est-ce que le débutant que je fus à dix-huit ans rougirait derrière sa Che barbe destinée à élargir le fossé des ans face à des fins d’études de quinze berges ?
Faut-il aller jusqu’au pied de l’Himalaya pour recueillir la sagesse qui énonce : « lorsque l’élève est prêt, le maître arrive » ? Cette version ramassée d’une expérience recouvre bien des autorités : « on a le président qu’on mérite, on a la compagne, les enfants, la directrice, l’inspecteur, les maîtres qu’on mérite. »
En transmettant je n’ai pas eu un sentiment d’amputation mais au contraire d’enrichissement.
Aujourd’hui, je n’aurai pas su enseigner correctement l’anglais, et je ne trouvais plus le courage d’affronter les nouveaux conformismes. Et puis quand je me suis mis en retrait de ma petite entreprise, je me suis senti tellement allégé des inquiétudes constitutives du métier ! Le packaging des projets nécessite trop de temps au détriment du travail avec les élèves. La responsabilité des enseignants se rétrécit; la hiérarchie, de plus en plus prégnante, veille aux apparences, le niveau peut monter. Les statistiques du chômage, les chiffres de la délinquance sont relativisés, et les succès au bac ? Le sens du travail d’enseignant perd de son évidence, aucune idée claire sur le chemin parcouru n’émerge : le ministre voulait interdire une méthode de lecture abandonnée depuis 20 ans… Les adultes doivent se taire, les « maîtres » disparaître, et quand viendra le moment de l’orientation, la toute puissance de l’enfant sera contrariée, les couteaux tirés, les frustrations familiales éclateront.
Certains orfèvres des communales savent ( ré) enchanter le présent, sans se bercer d’utopies factices, de fictions à deux balles mais en exerçant leur volonté : ce qui s’appelle véritablement vivre et qui tient tellement à l’esprit d’enfance.