dimanche 31 janvier 2016

Orestie. Eschyle, Roméo Castellucci.

Agamemnon a tué sa fille Iphigénie
Alors Clytemnestre, la mère, tue le roi Agamemnon, son mari.
Et Oreste leur fils, pas en reste, tue sa mère Clytemnestre.
Parmi les Euménides, les Choéphores où Cassandre et la Phytie, ont leur mot à dire, le coryphée, chef de chœur, est un lapin, celui d’Alice, au pays des dieux tourmentés, ce qui ne facilite pas la limpidité des affaires.
La triple tragédie familiale datant de 2500 ans a besoin d’être révisée, mais il ne faut pas compter sur les deux heures trente de spectacle pour éclaircir tellement la situation.
Le sur-titrage de la pièce jouée en italien, matérialise une présence du texte indépendante des images présentées sur scène : « je te chie dans la bouche ».
Les fulgurances, la force de certaines séquences mais aussi l’épate-bourgeois facile tiennent beaucoup de tableaux vivants, très art contemporain avec ce qu’il faut de documentation nécessaire au préalable.
Les lumières sont superbes et derrière la gaze qui sépare les spectateurs des acteurs, les choix sont radicaux : atmosphère noire avant l’entracte, blanche dans la seconde partie.
Les corps les plus contrastés sont beaux ; Apollon, avec ses moignons, nous frappe à l’estomac. 
Si le sous titre : « comédie organique ? » vaut pour son adjectif, l’humour de son point d’interrogation est pour moi la seule occasion de sourire dans cette mise en scène violente qui ne fait guère appel aux sentiments, mais essentiellement à nos yeux. Des spectateurs ont reconnu du Fellini, d’autres du Bacon, nous ne voyons pas le temps passer. Un rythme énergique peut contraster avec la lenteur qui n’entraine pas l’ennui tant la poussière du temps doit prendre le temps de retomber, comme le silence accusera les stridences à venir.
Inutile d’énumérer les réussites visuelles, car la surprise fera partie du plaisir. Comme je craignais le côté « gore », j’ai été impressionné, dans le sens où je crois que je conserverai en mémoire quelques images fortes de ce moment important de théâtre.
« Il était Roparant, et les Vliqueux tarands Allaient en gilbroyant » : Lewis Carroll traduit par Antonin Artaud. « Antonin le lapin te demande pardon »
Je ne pense pas que ce soit dans la version grecque d’origine, mais finalement, il y avait quelques brins de  comédie.

samedi 30 janvier 2016

Histoires. Marie Hélène Lafon.

et encore mieux.
J’avais le sentiment de connaître des personnages présentés dans les courts chapitres de ce volume de 315 pages, mais je ne savais s’ils venaient des livres déjà lus de mon auteure favorite ou de souvenirs de mon pays d’enfance.
L’écrivaine qui finalement ne viendra pas à la librairie du Square comme annoncé donne à la fin de cette livraison des clefs de sa démarche dont on avait pu soupçonner l’exigence, l’élégance.
Pas un mot qui ne soit juste, pas une virgule de trop ou de pas assez, pas un battement, une odeur, un silence, une poussière qui ne soit pas vrai, dense, intense.
« Quelque chose de la pâleur des livres, peut être, avait coulé dans la chair de Jeanne, qui parlait d’ailleurs et d’autrement. »
Les taupes, les grenouilles, le tour de France à la télévision, quelques gourmandises à la Delerm mais prises dans tellement de solitudes, « le monde et sa plaie ouverte ».
Les phrases ultimes, à la fin de chaque récit, sont des clous.
«Les enfants n’écoutent pas. Ils attendent le dessert. »
«Des gens ont parlé en bas. Ils ont crié. Il a attendu »  
Et pourtant ce n’est pas faute de manquer de conviction comme cette religieuse qui n’est plus de son temps, ou de courage comme cette petite et son corset dans les dortoirs d’un pensionnat ou d’esprit de liberté en fin de journée de communion.
Pour illustrer le poids des mots qui n’est pas qu’affaire littéraire : un homme n’arrive pas à dire « fleur artificielle », il dit fleur « surnaturelle » pour celle qu’il apporte au cimetière. On  en partage tout le prix, et la beauté indestructible. Je crois bien qu’il a raison de dire ainsi en ces lieux massifs de chez central où l’on meurt beaucoup, avec tellement de dignité.
Racontées avec cette probité, ces tragédies qui nous transpercent en deviennent presque consolantes.

vendredi 29 janvier 2016

Dany & Alain.

A la télévision l’autre jour  Finkielkraut débattait avec Cohn-Bendit.
Je les apprécie tous les deux : peut-on être indécis à ce point ?
Comme on peut être mélancolique et aimer rire, passer de la nostalgie à la positive attitude, sacraliser la France et l’Europe…
J’ai été soulagé du respect qui passe entre les deux interlocuteurs et que le philosophe tant assailli ne soit pas «  monté dans les tours » où sa passion l’entraine souvent.
Le chroniqueur  d’Europe 1, qui sait y faire, a beau souligner son âge pour répondre à la sempiternelle question de Pujadas de sa candidature à la présidentielle, il reste le plus vert, même quand des politiques sensés promouvoir une autre politique, l’adjointe de Juppé et le maire de Montpellier, se présentent en fin d’émission, sans apporter de probante nouveauté.
Je suis las des amalgames qui mettent dans le même panier (de son) l‘animateur de « Répliques » et Zemmour, mais venant de Libé qui étiquette à droite, voire pire, toute parole critique à l’égard de la réforme du collège, je n’attends plus guère de nuance.
Le pamphlet  de Lindenberg «  Le rappel à l’ordre » datant de 2002, ressorti des oubliettes,  faisait la une du journal de Drahi sous le titre : « affreux, réacs et méchants » jour d’hommage à Scola, et la tête de l’auteur de « La Seule Exactitude » figurait en bonne place, dans un trou.
Les généralisations hâtives entre Islamistes et Islam ont été évitées ce jeudi soir. Le refus de l’essentialisation devrait valoir pour tout débat et s’appliquerait la formule qui tiendrait en un tweet : « ne fais pas à autrui… »
Attristés et littéraires,  comme le philosophe, oubliant des mots mais pas d’où nous venons, nous tricotons peut être le chanvre de notre corde, en trouvant bien futiles ceux qui n’estiment pas la cruauté de la période. La flamme bleue de L’Europe que Cohn-Bendit essaye de rallumer va pourtant chercher dans les mêmes profondeurs.
Un tel échange qui laisse percevoir la vérité des corps, la sincérité des acteurs, n’a pas la profondeur d’un livre ou même d’un article. La jeune prof de banlieue qui avait préparé son intervention insultante contre Finki sans écouter un mot de ce qui avait été dit, m’a parue insupportable mais révélatrice des difficultés de nouer un dialogue : « il n’est pire sourd… »
Et  la démarche passant par des « médiateurs » proposée par Dany pour protéger les femmes qui souffrent des fondamentalistes islamistes à la RATP ne me semble pas répondre à la question du syndicaliste passé inaperçue des blablas des  usagers des réseaux sociaux finalement assez moutonniers qui se sont dispensés souvent d'avoir vu l'émission, sans parler de lecture de la moindre ligne ou page des personnages exposés ce soir là .
…………
Le dessin du « Canard enchaîné » de cette semaine :

jeudi 28 janvier 2016

Beato Angelico. Issa Steve Betti.

Le seul peintre béatifié (Beato Angelico ou Fra Angelico) 600 ans après par Jean Paul 2, de son nom Guido di Pietro, entre à treize ans dans les ordres, en 1408, au temps du grand schisme divisant la chrétienté entre Avignon/ Rome et Pise.
Pour cette naissance au service de Dieu, il s’appellera désormais Giovanni di Fiesole ; son surnom Angelico vient d’une figure alors en vogue, Saint Thomas d’Aquin, surnommé « le docteur angélique ».
Lui ne sera pas « gyrovague », moine itinérant, il suit une éducation artistique à Florence.
« Ce qu’il sait peindre et ce qu’il a répété partout, ce sont des visions, les visions d’une âme innocente et bienheureuse. » Taine
Son premier tableau, attribué d’abord à un autre, « La thébaïde »  avait été découpé en plusieurs panneaux. Du côté de Thèbes en Egypte, les premiers moines se consacrent à la prière et au travail.
Dans ses miniatures emblématiques de l’art médiéval, aux douces couleurs, aux traits fins et assurés, il célèbre « Saint Dominique en gloire »  pour qui « La véritable richesse consiste à se satisfaire de peu ».
Sur fond d’or, inspiré de la tradition byzantine, le « Retable de Fiesole » destiné à un couvent «observant»,  qui appelle au respect de l’idéal monastique des origines, il peint bienheureux dominicains et moniales. La pastorale est tournée vers tous.
« Saint Jérôme pénitent »  devant des rocailles très Giotto, a laissé l’habit de cardinal, le regard tourné vers l’intérieur, il a consacré sa vie à la « vulgate », version latine de la bible, qui n’existait alors qu’en grec.
La « Madonna con il Bambino e i santi Tommaso d'Aquino, Barnaba, Domenico e Pietro martire » est peinte sur bois, a tempera, utilisant l’œuf comme liant. La Vierge et le Christ  traités en style gothique, parmi d’autres personnages inscrits dans une perspective, ne sont désormais plus hiératiques, leurs visages sont personnalisés, le paysage amorce ceux de la renaissance. Tout en conservant une dimension sacrée, il peut être question de « conversation ».
Saint Dominique et Saint thomas d’Aquin, saints de fraiche date, entourent une « Vierge à l’enfant », fresque exposée à l’Hermitage à Saint Petersburg. Ils s’approchent d’un réel, qui pour les artistes, toujours fuira.
« Le Jugement dernier » peint en 1431, au moment où Jeanne d’arc est brûlée à Rouen, sépare les bienheureux en farandole des damnés dans la confusion, en une perspective spectaculaire. Les diables punissent ceux qui ont péché par où ils ont péché. Bosch viendra bientôt. Le thème sera repris dans plusieurs tableaux où les dominicains figurent souvent du bon côté alors qu’ils furent parmi les inquisiteurs les plus tenaces ; « Domini canes » : chiens de Dieu. A propos, depuis Vatican 2, la résurrection des corps ne fait plus partie du dogme catholique.
« Le tabernacle des linaoli »  commandé par la corporation des tisseurs de lin, réalisé avec Ghiberti témoigne de la vitalité de Florence http://blog-de-guy.blogspot.fr/2015/10/florence.html dont la production de textiles aux belles couleurs a fait la fortune. Les anges musiciens annoncent la bonne nouvelle sous les volets où sont représentés Saint Pierre et Saint Marc, avec des scènes de leurs vies sur la prédelle qui supporte le polyptique. La vierge devenue « star » sur le tard  dans l’histoire du catholicisme, comme nous l’a expliqué avec verve le conférencier devant les amis du musée de Grenoble, va fournir de nombreux sujets de peinture : lors de son mariage, de sa dormition -elle n’est pas morte-, lors de multiples annonciations. Elle représente la puissance ecclésiale depuis que Jésus a quitté ce monde.
Une des « Annonciation » conservée aujourd'hui au couvent San Marco de Florence dont Frère Angelico a assuré la décoration des cellules monastiques, est remarquable : Eve chassée du paradis ressemble à la vierge étonnée décidément blonde. Tout commence.
Le commanditaire ( est-ce Strosi ?) assiste à « la descente de croix » au décor printanier annonçant renaissance et résurrection, baigné dans une douce lumière ; la compassion accompagne la beauté.
Comme la vie de Saint Nicolas qui inspira le père Noël, les vies de Côme patron des chirurgiens et Damien son jumeau, celui des pharmaciens, furent riches en évènements. Ils travaillaient gratuitement, et les tortures qu’ils durent subir, furent multiples : avant d’être décapités ils avaient résisté à la noyade, au feu, aux flèches, à la lapidation. « Le Martyre des saints Cosme et Damien » appartient au Louvre. Ils connurent l’enfer sur terre.  Ci dessus ce que Wouzit en repris.
Fra:« Ce bon moine a visité le Paradis et il lui a été permis d'y choisir ses modèles. »

mercredi 27 janvier 2016

Le Paris de Vito.

Paris recommencé, mais Paris renouvelé :
bobo, rétro, auto, moto, vélo, ghetto, prolo, mélo, claustro, dingo, macro, astro, métro, boulot, dodo... gentillet.
Le dessinateur qui a étudié l’architecture est plus proche de Batelier qui vendait ses dessins dans la rue du temps de Politique hebdo que de la poésie de Sempé, légère.
Dans ces 135 pages autoéditées, la capitale est bien mignonne parée de couleurs champêtres dont les personnages arrondis accentuent un air d’illustrations pour enfants.
Pourtant ce livre se veut « manifeste pour une ville palimpseste ».
« Ville qui se construit sur elle-même et où l’on ressent les couches successives de son histoire. »   
La célébration de Belleville, de la petite ceinture, de la place de la République, de la Villette, tout en proclamant son allergie au dessin d’observation, le rapprocherait d’atmosphères genre Amélie Poulain, sans la lumière.
Sont  aussi relevés « l’entre soi », les congestions urbaines, l’exigüité des logements.
La vocation est politique, mais il manquerait la percussion nécessaire au genre.

mardi 26 janvier 2016

Les larmes de l’assassin. Thierry Murat. Laure Bondoux.

Cette  histoire qui tient à l'essentiel se déroule en bordure du désert dans une cabane isolée, misérable : une BD métaphysique est à craindre.
Elle l’est, sans chichi, avec un déroulement du scénario qui n’incite pas à la divulgation, tant la découverte de la vie par un petit garçon est limpide, puissante, palpitante.
Les dessins élémentaires et beaux expriment très bien les enjeux fondamentaux en place au fin fond du  Chili: la survie et la vie, les souvenirs et l’oubli, les dangers que représentent les autres, l’amour et la mort.
Rien que ça !
J’avais déjà fait part d’une de ses BD brièvement
http://blog-de-guy.blogspot.fr/2008/06/elle-ne-pleure-pas-elle-chante.html
et je viens de voir qu’il a adapté  « Le vieil homme et la mer » d’ Hemingway: cela doit lui convenir à merveille quand s’agit de mettre en forme des primordiaux de la nature humaine où se rencontrent sobriété, rudesse, et tension.

lundi 25 janvier 2016

Je suis le peuple. Anna Roussillon.

Les évènements de la révolution Place Tahrir sont vus depuis la campagne autour de Louxor où les femmes pétrissent la pâte sans relâche et les hommes une terre qui attend l’eau.
Dans la lignée délicieuse de « La vierge, les coptes et moi » où une écriture personnelle vient féconder un documentaire, il y a de quoi se régaler en abordant la complexité de la situation en Egypte et au-delà, avec ces fellahs si proches, si lointains.
Les bouteilles de gaz sont vides, la télévision tapisse les murs lépreux aux couleurs photogéniques.
Les protagonistes qui en sont comme ils disent « à la maternelle de la démocratie » nous donnent des leçons sur les conditions nécessaires pour que la politique ne soit pas un leurre. Nous suivons leurs changements d’opinion face à des évènements qui gardent une part de mystère. La religion imprègne tellement les mots et l’armée héritière d’un passé prestigieux demeure toujours aussi présente.
- Avant en temps de deuil, on arrêtait de regarder la télé pendant un an
- C’était il y a très longtemps…

dimanche 24 janvier 2016

Le conte d’hiver. Agence de Voyages Imaginaires.

Ben oui, je l’avais vue cette pièce à la MC 2, avant  qu’elle soit proposée à côté de chez moi,
Les résurgences de la mémoire prenant des chemins inattendus, j’avais le sentiment dans cette version, de retrouver des accents du festival « off » à Avignon, en plus confortable, c’est que la troupe est l’héritière des « Cartouns sardines » un des phares des rencontres estivales des troupes de théâtre. Je suis passé donc  de la version « in » de la pièce de Shakespeare à Grenoble, à une interprétation clownesque à Saint Egrève.
Je me dis que celle-ci doit être fidèle à l’esprit joueur des origines remontant à 400 ans, avec une pincée de comédiens jouant une multitude de rôles, de tous les instruments de musique et de leurs voix pour chanter agréablement, emballant le public qui s’est levé plus facilement pour applaudir que dans la ville centre.
Il parait que la jalousie favorise l’imagination et comme il est question de mari trompé, aux pays des rois de Sicile et de Bohème réunis, tout est permis : les morts, pas morts, le temps lui-même en meneur de jeux (de mots) a des absences. L’amour est là, lui, indestructible. Le parti est pris de la farce : après un début pépère, le rythme s’accélère, et comme on ne peut s’attarder au texte, la trame limpide permet de passer un bon moment où les questions existentielles sont mises de côté.

samedi 23 janvier 2016

Invisible. Paul Auster.

L’écrivain « a fait le job » : narrateurs variés avec des équivoques bien dosées, des moments de tension et de décontraction, de la profondeur et de la légèreté, de l’érudition et de la simplicité. Un thriller et un conte existentiel avec ce qu’il convient d’allusions personnelles.
« Quels sont mes sentiments à l’égard de cet homme ? Compliqués, ambigus, une combinaison de compassion et d’indifférence, d’amitié et de méfiance, d’admiration et de stupeur. »
Les récits se croisent, se démentent, dans le milieu de l’édition, de la poésie, de l’écriture.
Mais y aurait-il un agent double parmi ces manipulateurs, un tueur ?
Tant de finesse, d’attentions aux mots pour tant de solitudes et d’indifférences.
« Je confonds parfois ce que je pense du monde avec le monde lui-même »

vendredi 22 janvier 2016

Révisions.

Les cliquettements de nos machines tellement pressées de nous passer le temps présent maltraitent le passé en commémorations mécaniques.
Mitterrand, 20 ans. Nous avions été heureux quand la gauche avait gagné, mais faut-il avouer que nous préférions Rocard surtout quand tout le monde s’incline aujourd’hui ? Le bref culte qui est rendu à Tonton souligne l’état loqueteux dans lequel nous sommes tombés.
Sans plus m’arrêter parmi ces paysages effacés, je vais essayer de revenir sur quelques mots bourdonnant autour d’un lieu que j’ai déserté depuis 10 ans : l’école.
Pour avoir fréquenté, admiré des maîtres Freinet, mais ne pouvant prétendre à une quelconque expertise en la matière, je suis assez étonné quand même de la fortune de certains des mots de l’instit de Vence, inversement proportionnelle à la perte du sens des démarches qui ont fait naître tant de propositions qui élevaient les élèves.
Des conseillers fuyant les classes et des colloqueurs universitaires ont  mis en circulaire des préconisations extraites de réflexions issues d’un  mouvement militant qui partait de l’échange de pratiques sur le terrain et non de reportages télévisés ou de constructions hors sol.
Les avidités individuelles réduites à des plans de carrière ont siphonné ceux qui avaient des ambitions pour les enfants, pour l’école, des plans de travail et une organisation coopérative fraternelle en « béton » ou plutôt chantourné au filicoupeur pour permettre aux petits d’accéder à la liberté, aux savoirs. Ceux qui ont mis ces fonctionnements en place n’attendaient pas qu’on leur explique ce qu’est la laïcité, leurs convictions forgées dans le débat et l’entraide étaient rétives à tout ordre tombant des ministères : tout le contraire d’aujourd’hui où un caporalisme de pacotille revient au galop. La critique de l’enseignement frontal depuis les chaires prête à sourire.
Ainsi les mots : « projets », « compétences », « enfant au centre », « équipe », ont ponctué les clips, incitations, BD pour les nuls, injonctions du ministère par ses petits marquis, dénaturant les intuitions, réflexions collectives, audaces de pédagogues qui ont alimenté les « bibliothèques du travail » et tant d’outils amoureusement construits à partir des réalités diverses analysées par des praticiens.
Comment sommes-nous passés de démarches visant à l’émancipation, aux mots de l’entreprise ? De l’école Mao aux rotatives de Grenelle pour parodier un titre qui a marqué la fin d’une époque : « Lettre ouverte à ceux qui sont passé du col Mao au Rotary ».
Comment sommes-nous passés de « L’école moderne », marque déposée par le mouvement pédagogique pour lequel liberté et démocratie ne sont pas seulement des mots mais des actes, aux heures mornes des nouveaux rythmes scolaires qui ont signé la fin d’une école « maitre du temps » ? Les familles éclatées, les maitresses ne pouvant plus payer des loyers parisiens ont accompagné avec soulagement la transformation : les enfants sont davantage fatigués.
Ces engagements pédagogiques, ceux d’une vie entière, allaient avec des convictions politiques et syndicales. En me désolant des orientations présentes, en particulier au collège, défendues par le syndicat CFDT pour lequel j’ai consacré jadis tant d’heures, j’aurai le sentiment de trahir mes idéaux de jeunesse, si l’éditorialiste Jacques Julliard, un des piliers de « la deuxième gauche » n’était devenu un défenseur assidu de l’exigence en matière scolaire :
« l’effort n’est pas de droite, l’excellence n’est pas de droite, la conservation de notre patrimoine culturel n’est pas de droite. » 
 Je le rejoins comme opposant déterminé non pas à Najat Valaud Belkasem qui n’est qu’une porte-parole en mal de notes pour prompteur sur la notation, mais à son ministère qui alimenta Chatel comme Peillon ou le fugace Hamon pour nous faire prendre les vessies économiques pour des lanternes égalitaires.

jeudi 21 janvier 2016

Biennale d’art contemporain. Lyon.

Le thème de cette 13° édition était «  la vie moderne » : difficile de faire plus actuel pour des contemporains.

Mais entre le musée d'Art contemporain et la Sucrière parmi 60 artistes, qui trouvera une œuvre inoubliable, surprenante ?
En sachant que j’allais voir des pneus récupérés sur la nationale 7, je vérifiais que j’étais bien en territoire « art contemporain » où le concept prime et les commentaires nous éloignent.
Hé bien, sur place, ces objets - on retrouve des pneus dans d’autres installations - reprennent l’interrogation majeure de l’art depuis Duchamp qui  a modifié notre façon de voir.
Dans ces caoutchoucs déchiquetés, il y a de la beauté et des histoires.
Et avec les vidéos qui me fatiguaient vite, je peux commencer à m’y faire, quand Cyprien Gaillard nous emmène en drone à l’intérieur d’un feu d’artifice en 3D avec une musique planante. C’est beau, mais aussi angoissant, comme lorsqu’un artiste taïwanais filme des paysages urbains désertés évoquant Fukushima.
L’affiche de l’évènement biennale qui courrait sur quatre mois avec ses parasols sur fond de centrale nucléaire est inspirée par cette œuvre.
Le thème de la modernité reviendra dans les deux prochaines biennales.
Certaines propositions relèvent  d’avantage des cabinets de curiosité de jadis quand une pièce est plongée dans la nuit pour nous faire sentir un jasmin qui s’exprime mieux dans l’obscurité.   
Ce qui reste d’humour est pathétique, alors qu’un sketch de « Rire et chansons » peut souligner plus élégamment la perte d’humanité lorsque les serveurs téléphoniques nous baladent d’un robot à l’autre : « appuyez sur la touche étoile ».
La curiosité du public est éveillée par des noyaux de cerises qui tombent sur une batterie par détection des téléphones portables : ça crépite !
D’autres sont anecdotiques, bien que la vue de Manhattan à 360° ait nécessité beaucoup de travail, des agrafes dans le béton même si on leur prête une dimension de réparation historique et sociale, peuvent amener un sourire circonspect, comme les fils électriques fondus, des pots de peinture renversés, des boules en béton attachées par des cordes, les biens saisis chez Kim Dotcom qui avait fait fortune dans le piratage informatique 
ou des plantes qui poussent  dans des ordinateurs,  à l'intérieur de chaussures.
Il y a plus de photographies que de peintures, des d’animaux à grandes cornes, des chevaux reproduits sur des éléments de carrosserie de voiture, et des images des traboules sur de la soie en hommage aux canuts.
Des personnages tous semblables en bord de mer font  leur impression.
Les jeux avec les supports peuvent être signifiants : deux sculptures  en marbre intitulées « Commerce extérieur Mondial Sentimental », de femmes roms recouvertes de châles en piécettes jaunes,
ou des maisons de SDF en carton réalisées en marbre avec une virtuosité étonnante.
Une autre sculpture d’un corps étendu sous une couverture de survie brillante nous dérange.

 

mercredi 20 janvier 2016

Berlin métropole du XXI° siècle. Daniel Soulié.

Sous Guillaume II, la ville-état (Stadtstaat) a connu un développement exceptionnel, sur tous les plans. Le dernier empereur allemand, dernier roi de Prusse, notre ennemi héréditaire, abdiqua en 1918.
Après une première conférence devant les amis du musée de Grenoble
il est question cette fois des bouleversements au XX° siècle dans la ville où le XIX° a détruit le XVIII° qui avait détruit le XVII° …
Le kaiser intervenait aussi en architecture, on a pu parler de « wilhelminisme » privilégiant les monuments au style néobaroque oscillant avec la simplification néoclassique. L’art nouveau fut bien différent de chaque côté du Rhin.
En 1920 est créé le Grand Berlin qui  compte 3 700 000 habitants avec une superficie multipliée par 8. Huit fois plus grand que Paris, il est bien desservi par les transports : métro en 1900 et premier omnibus électrique, premier feu vert. L’agglomération conserve plusieurs centres.
Sous la république de Weimar, la « ville des casernes locatives » sinistres où s'entassait une population miséreuse, va se transformer ; l’industrie  va rencontrer l’architecture.
Les stucs et surcharges sont délaissés pour la brique, le fer, le verre. Paris vit alors dans ses structures hausmaniennes et les premiers gratte-ciel à New York recouvrent le béton avec des pierres. La lumière, l’air, le soleil entrent dans des appartements accessibles à tous. De 1924 à 1936, 140 000 logements sont construits.
Les lotissements jamais très élevés, avec au dernier niveau des locaux collectifs, ci-dessus celui du parc Schiller, s’organisent autour de jardins ouvriers. Les décors géométriques évoquent Mondrian, Malevitch, les fenêtres et les balcons d’angle récupèrent de la lumière.
C’est l’âge d’or de l’architecture  avec le Bauhaus (de l'allemand Bau, construction, et Haus, maison) de Walter Gropius que Goelbels déclara :
« expression la plus parfaite de l’art dégénéré ». 
Le lotissement en fer à cheval Neukölln-Britz est inscrit au patrimoine mondial.
Celui de « la case de l'oncle Tom » du nom d’un restaurant  qui se trouvait là où vont s’installer 2500 logements à la bordure de la forêt du Grunewald a gardé ses couleurs vives qui éclairent des jours pas toujours ensoleillés. 
La maison du syndicat IG Metall construite en 1930 marque une simplicité nouvelle.
L'immeuble Shell et ses façades ondulées en lignes décrochées est bien restauré alors que
le grand magasin Karstadt qui avait été épargné par les bombardements a été dynamité par les nazis à l’arrivée de l’armée rouge.
De cette époque subsistent le stade olympique qui pouvait recevoir 110 000 spectateurs et un théâtre de plein air de 25 000 places.
Le hall du peuple, haut comme trois fois Saint Pierre au centre de la ville rebaptisée « Germania » qui devait dépasser Paris, pour aller au delà des nuages, les militaires n’en ont pas voulu ; celui-ci devenant une cible trop facile à repérer.
364 bombardements ont eu lieu, 10 000 appareils ont été détruits, 50 000 personnes sont mortes. La ville très étendue a été détruite à 30% alors que Dresde, Hambourg ont été rasées.
Avec les gravats transportés par les « femmes des ruines », est édifiée Teufelsberg, la « Montagne du Diable », qui servit aux alliés de poste d’écoute des pays de l’Est.
Le gigantesque aéroport de Tempelhof fut épargné et servit aux américains et anglais lors du pont aérien de 1949.  
« Très vite, la reconstruction de Berlin ressemble à une compétition idéologique avec l'affrontement des deux blocs antagonistes dans le domaine architectural. »
Lors de la division de la ville en quatre zones d'occupation, le centre historique de Berlin se retrouve dans la partie socialiste de la ville. Enclavée dans la RDA, la reconstruction de la vitrine de l’Ouest fut longue.
Le bâtiment de la Philharmonie construit en 1963 est spectaculaire.
En 1957, après une exposition universelle d'architecture, cinquante-trois architectes de treize pays différents  parmi lesquels Gropius, Niemeyer, Le Corbusier, Taut … vont réaliser des maisons individuelles et des tours, dans le  quartier hanséatique Hansaviertel.
Il faut préciser que 80% des berlinois sont locataires.
Le mur construit en 1961 tombera en 1989.
Depuis toute l’élite architecturale s’est retrouvée là :
Foster (parlement), Pei (musée historique) Gehry, Nouvel …
le musée juif  est époustouflant.
On peut voir de l’art contemporain dans un ancien abri anti aérien réhabilité, le bunker.
De la même façon que le vote pour rétablir Berlin en tant que capitale fut serré, les discussions en matière urbanistique ne finissent pas : « Berlin n’est pas, Berlin sera »
Christian Prigent a écrit lui dans son livre « Berlin sera peut-être un jour »
« Lacs, forêts, béton, parois rutilantes, éboulis tragiques ; verres, aciers, murs troués, ronce, bières, drogues, ordures. Strates d’Histoire découpée et feuilletée. Dans un méli-mélo catastrophique et jubilatoire. Dans la lèpre et le luxe. Dans la finesse et la lourdeur. Dans l’intelligence et l’inventivité comme dans la stagnation obscure et la bêtise opaque. Berlin est une âme, en somme. Une âme affinée dans la cruauté des temps. Avec le ciel dessus. »